jeudi 10 mai 2012

La fraude scientifique comme outil géopolitique


Comment un pays manipule-t-il ses scientifiques pour faire valoir ses idées ? Comment la pression géopolitique influence-t-elle les travaux et les résultats de chercheurs ? Deux questions qui surgissent à l’examen des cas de l’homme de Piltdown et du Lyssenkisme, deux exemples des intérêts géopolitiques qui peuvent être à l’œuvre dans les fraudes scientifiques.





En 1912, à Piltdown au sud de Londres, un certain Charles Dawnson scénarise l’une des plus incroyables fraudes scientifiques du XXe siècle : l’homme de Piltdown, un fossile mi-homme-mi-singe qui représenterait le chainon manquant de la lignée humaine. Ce fossile est en réalité un montage de toutes pièces. C’est seulement quarante ans après l’annonce de la « découverte » que la fraude est démasquée. De nombreux ouvrages et articles ont été consacrés à cette histoire et tous l’expliquent par l’enjeu nationaliste. L’Angleterre au début des années 1900 est pauvre en trouvailles archéologiques. Le patrimoine de ses voisins européens, quant à lui, compte de formidables découvertes comme l’Homme de Neandertal. L’homme de Piltdown tombe alors à point nommé. Charles Dawson le date de 500 000 ans de plus que l’homme de Néanderthal. Belle victoire! « Adam serait Anglais!», déclarent les journaux anglo-saxons de l’époque.Le fraudeur lui-même est mort quelques années après la révélation  de sa découverte. Il est donc impossible de connaître ses motivations. Néanmoins, la croyance en la fraude a perduré pendant quarante ans, malgré des preuves accablantes, sans doute parce que l’Angleterre avait besoin de cette découverte. Quoi de plus glorifiant pour une nation que de savoir que l’ancêtre de l’Homme vient de chez elle ?
Le lyssenkisme est une illustration très différente du rôle de la politique dans la fraude scientifique. Lyssenko, ingénieur agronome de formation, a su imposer sa technique de vernalisation qui consiste à transformer des plantes en d’autres en agissant sur les conditions de culture. Il est avant tout porteur de grands espoirs pour les ambitions de Staline. Grâce à une campagne décisive, il discrédite ses adversaires directs, représentants d’une génétique, qu’il considère comme bourgeoise et raciste. Ses conceptions idéologiques collent parfaitement à ce que Staline veut pour son pays : une société nouvelle, modelable, avec une transmission des acquis d’une génération à l’autre.La réussite totale de Lyssenko et le discrédit des généticiens s’expliquent donc idéologiquement. Le marxisme prône l’idée que la seule cause de l’inégalité entre les hommes tient à l’organisation de la société et à la répartition des moyens de production. Or, les généticiens de l’époque enseignent que les individus appartenant à la même espèce ont des caractères héréditaires différents, et sont donc inégaux par nature. Les résultats matériels du lyssenkisme ne viennent pas, mais qu’importe   puisque cette pseudo-science colle à l’idéologie du pays. Elle fait des ravages dans de nombreux domaines de la connaissance en ralentissant grandement la recherche. 
Même si l’histoire de l’homme de Piltdown et du Lyssenkisme sont très différentes, la motivation politique de leurs protagonistes crée entre elles quelques similitudes. Elles illustrent très bien le rôle des intérêts d’Etat dans la fraude scientifique et ses conséquences souvent dramatiques.
Chloé Pourtier & Elodie Garand

  • DELUZARCHE Céline, « L’homme de Piltdown », L’internaute, http://linternaute.com (dernière consultation le 5 avril 2012).
  • GRATZER Walter, « L’affaire Lyssenko, une éclipse de la raison », Médecine/Science, n° 21, 2005
  • KINDO Yann, « L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir », Science et pseudo-science, n° 286, juillet 2009, http://www.pseudo-sciences.org. (dernière consultation le 21 mars 2012).
  • MARCIL Claude, « Le professeur aux pieds nus », Sciencepresse, http://www.sciencepresse.org. (dernière consultation le 18 mars 2012).
  • MARCIL Claude, « L’homme de Piltdown : Adam était britannique », Sciencepresse, http://sciencepresse.org. (dernière consultation le 16 mars 2012)
  • MONOD Jacques, « Un Lyssenkisme généralisé », préface à Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko, Gallimard, coll. «Temoins», 1971 
  • TIRARD Stéphane, «La vernalisation, la biologie et la politique», Pour la Science, février 2005
  • BUICAN Denis, Lyssenko et le Lyssenkisme, PUF, coll. « Que sais-je ? » 1988.
  • KOTEK Joel et Dan, L’Affaire Lyssenko, Editions Complexe, 1986.
  • LECOURT Dominique, Lyssenko, histoire réelle d’une science prolétarienne, Maspero, 1976.
  • MEDVEDEV Jaurès, Grandeur et Chute de Lyssenko, Gallimard, coll. «Temoins», 1971.

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